Il restera pour toujours Daniel Chatman, le héros de Rue barbare, fleuron du film d’action français des années 80. Mais Bernard Giraudeau n’était pas qu’un acteur : c’était un véritable aventurier au sens le plus noble du terme. Impact se devait de rendre hommage à ce baroudeur, emporté par la maladie le 17 juillet à l’aube alors qu’il n’avait que soixante-trois ans.

Quand il explose au début des années 80, Bernard Giraudeau incarne le gentil séducteur, le gendre idéal, le jeune premier chéri du cinéma français. Pourtant, on sent que cette apparence trop lisse abrite quelque chose de plus trouble : le ton de sa voix, très caressant, adopte parfois une dureté surprenante, son regard velouté peut devenir glacial en un battement de cil, ses mouvements sont ceux d’un fauve en cage et son sourire enjôleur est celui d’un conquérant. Les filles craquent devant son aisance virile et sa sensibilité à fleur de peau qui évoque à la fois Delon et Belmondo, d’autant que l’animal est fort bel homme. Normal : elles ont compris que ce grand romantique vend des rêves romanesques et qu’il possède un vécu, ça se lit dans ses yeux. Elles n’ont pas tort. Natif de la belle et rebelle porte océane de La Rochelle, là où Alexandre Dumas fit s’affronter ses mousquetaires et les troupes de Buckingham et d’où partirent les navires corsaires du Premier Empire, Bernard est petit-fils de cap-hornier et fils de militaire. Il répond à l’appel du large dès ses seize ans : la tête pleine des romans de Conrad, Melville et Stevenson et des lettres que son père lui envoie d’Indochine et d’Algérie, il s’engage dans la Marine et passe plusieurs années à sillonner les mers à bord du porte-hélicoptères Jeanne d’Arc et de la frégate lance-missiles Duquesne. Il accomplit ainsi deux tours du monde, durant lesquels il rédige un carnet de bord relatant ses escales et ses traversées, ses rencontres de ports en tripots où se croisent marins et prostituées, aventuriers et indigènes. Ces récits, il en fera bien des années plus tard le cœur de son recueil Le Marin à l’ancre.
Lorsqu’il remet le pied sur la terre ferme à l’âge de vingt-deux ans, c’est pour s’embarquer pour un autre voyage : il rejoint une troupe de théâtre itinérant, ce qui le conduit à intégrer le Conservatoire afin de perfectionner un art dont il ne pouvait que s’éprendre tant il lui permet d’explorer ses horizons intimes et d’alimenter sa rage de vivre. Il en sort avec un premier prix de comédie classique et moderne et tient son premier (petit) rôle au cinéma dans l’un des plus fameux polars du bis italien, La Poursuite implacable (Revolver) de Sergio Sollima, puis croise Gabin, Delon et Depardieu chez Giovanni (Deux hommes dans la ville), Dewaere chez Boisset (Le juge Fayard dit le Shériff), Delon encore dans Le Toubib. Mais on le voit surtout dans d’inoffensives bluettes, qu’elles soient tendres (Moi, fleur bleue), comiques (Et la tendresse bordel) ou érotiques (Bilitis et ses nymphettes floues). Le succès de La Boum et de Viens chez moi, j’habite chez une copine font de lui une vedette populaire, ce qu’il ne vit pas très bien. Il décide alors de briser l’image glamour que le cinéma lui a façonné un peu malgré lui.
Ainsi, il est amoureux d’une jeune femme malade au physique ingrat dans Passion d’amour (où l’uniforme d’époque lui sied à merveille) et joue les tombeurs cyniques et manipulateurs dans le très hot L’Année des méduses, avant d’enchaîner une série de films d’action qui font de lui le rival de Patrick Swayze dans le cœur des fans de castagne. Il venge l’honneur d’une petite chinoise violée par son ancien chef de gang dans Rue barbare, part en cavale menotté à Gérard Lanvin dans Les Spécialistes, affronte des guerilleros boliviens dans Les longs manteaux… Qu’il exhibe ses muscles ou qu’il fasse parler la poudre, Giraudeau en impose et tout dans son jeu trahit l’homme hanté par ses démons. Il trouve d’ailleurs l’un de ses meilleurs rôles en flic alcoolique succombant au charme d’une gamine paumée dans le fascinant Poussière d’ange.

Sa carrière se fait alors plus discrète. Il privilégie des rôles ambigus où son charisme naturel bouffe l’écran, notamment en homosexuel prédateur dans Gouttes d’eau sur pierres brûlantes et en gendarme traquant le serial-killer Francis Heaulme dans le téléfilm Dans la tête du tueur. Des voyages intérieurs qui n’ont en rien entamé sa passion pour ceux vécus dans les grands espaces : il réalise Les Caprices d’un fleuve, superbe épopée lyrique où il s’octroie le personnage principal, celui d’un humaniste gouvernant une colonie africaine. La mer et l’aventure, Bernard aura ça dans le sang jusqu’à la fin de sa vie, alors qu’il a décidé d’apprivoiser le cancer qui le ronge plutôt que de le combattre : il incarne le général Leclerc pour le petit écran, tourne les pages de ses Carnets de voyage en réalisant des documentaires en Amazonie et aux Philippines et se plonge dans l’écriture en puisant dans ses souvenirs de marin. L’Empire du tigre lui offre son dernier rôle, celui d’un vétéran de la Guerre de 14-18 devenu propriétaire terrien en Indochine, et il est présent à Brest aux côtés du ministre de la Défense et du chef d’état-major de la Marine nationale pour la réouverture fin 2009 de la célèbre école des mousses dont il est le parrain.
Trois jours avant sa mort, ses élèves défilent sur les Champs-Elysées. Un bel adieu à cet homme admirable parti trop jeune, à ce lion rugissant dévoré par la pire des salopes. Il va cruellement nous manquer. Vaya con Dios, amigo.




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